Nadia s'exprime

                                                                                   
Alger, 20 décembre 2012. 
 
Ma chère Christine  
Me voilà coincée pour quelques jours de l’autre côté de la Méditerranée. 
Mon patron, le capitaine Leroy, m’a envoyée ici afin de ramener au commissariat du Havre un certain Nacir Glamaoui pour qu’il réponde de nombreux délits, parmi lesquels, abus de biens sociaux, faux en écriture et fraude fiscale. Bref, la totale… Mais je pense que tu connais le tableau ! Tu dois, toi aussi, côtoyer le même genre d’individus dans ton SRPJ du sud de la France. L’homme est incarcéré depuis 15 jours en Algérie mais une sombre histoire de papiers bloque son rapatriement. Je pensais notre administration judiciaire pointilleuse, j’en découvre une autre qu’il l’est tout autant. 
Je découvre aussi le pays qui a vu naître mon père et qui m’a offert la moitié de mes gènes. Entre deux visites au Palais de Justice d’Alger, j’ai tout le loisir de sillonner la ville. Elle est blanche comme le chante sa légende, vivante et animée comme toutes les grandes métropoles de la Méditerranée. 
Je m’y promène avec l’aisance et la futilité d’une touriste. 
Car vois-tu ma chère amie, en dépit des consonances arabisantes de mon nom, malgré ma peau mate, ma chevelure frisée et mes yeux allongés en amande et, même si ce pays magnifique m’accueille avec toute sa chaleur et toute sa générosité, je n’y serais jamais qu’en villégiature. 
Car je suis convaincue au-delà de tout, que ma patrie n’est pas sur cette terre chaude et fertile d’Afrique. 
Je sais que le bleu incandescent du ciel, que les odeurs entêtantes des épices les jours de marchés et que les parfums du chêne vert et du pin d'Alep ne sont ni ma chair ni mon sang. 
Moi Nadia, descendante de Karim, harki recueilli par la France, je suis l’enfant de la terre âpre et froide des montagnes où j’ai grandi. 
Je suis née des torrents glacés dévalant les Alpes et des hivers lumineux emprisonnant ma vallée de la Vanoise d’un cocon de frimas.  
Je viens des brouillards d’automne couvrant ma Savoie d’un linceul humide comme des lumières d’été qui répandent la vie dans nos alpages.  
Je suis fille de l’école publique, obligatoire, laïque et républicaine, venue au monde de la Raison par la patience de mes instituteurs savoyards et le dévouement de mes professeurs grenoblois. 
Je suis le fruit des tempêtes bretonnes et des couchers de soleil au pied des falaises d’Etretat.  
Les grottes de Lascaux, la Tour Eiffel mais aussi les arènes d’Arles sont ma fratrie et je vibre aux chants basques de Biarritz comme aux cœurs grégoriens des Bénédictins de Saint Wandrille.  
Si Hugo est un peu mon grand-père, Monet reste un vieil oncle que j’aime à visiter dans sa grande maison de Giverny. 
Mais plus que tout, je suis l’enfant de cette ville digne et fière qui m’a acceptée. 
Je me sens citoyenne de cette belle cité ouverte sur le monde et les hommes et j’aime son grand port planté comme une balise au bout d’un pays cauchois flamboyant et secret.  
Chaque jour, je deviens un peu plus la collègue, la complice, l’amie, de tous ces flics du commissariat du Havre qui m’accueillent en leur empathie. 
Par tous ces liens et toutes ces rencontres qui m’ont construite, je suis de ce peuple indompté et râleur, courageux et rebelle. 
Mais surtout, je suis une femme de ce pays, mon pays, par notre amitié, ma chère Christine. Par cette affection profonde qui nous unit, cette affinité sincère née de nos irrésistibles fous-rires à l'école d'officier de police de Canne-Ecluse, de nos longs joggings sur les bords de l'Yonne par des petits matins frileux ou des plans tordus que nous montions pour faire le mur et sortir en boîte de nuit.  
Car autant que toi, Lieutenant Christine Petit, je suis Française. 
Car comme toi, Lieutenant Christine Petit, ma famille se nomme Molière ou Jean Jaurès, Louise Michel ou bien Marie Curie. 
Elle s’appelle aussi Albert Camus, né dans ce pays d’où je t’écris. 
 
Je t’embrasse 
Lieutenant Nadia Larèche, ton amie.  
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